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TUNISIE XXI over-blog.com

Histoire moderne et contemporaine, Education, Pédagogie, Actualités politiques et socio-économiques, développement régional et Territorial,témoignage...

« Tu grandiras…et tu oublieras ! »

 

Cela se passait au début des années soixante-dix du siècle dernier, dans un coin de la Tunisie profonde . Il faisait ses premiers pas dans l’enseignement secondaire, loin de sa famille.

***

Il avait pris l’habitude de rentrer chez lui tous les quinze jours. C’était plutôt une obligation qu’imposait le règlement du lycée. Etant interne, il n’avait pas le choix et l’obligation devint, avec le temps, habitude. C’était toutefois une habitude fort pesante non pas qu’il ne voulait pas revoir les siens mais parce que ce « petit voyage » lui était vraiment pénible. En effet, il avait non seulement à parcourir une vingtaine de kilomètres à pied mais il courait en même temps des risques imprévisibles. Il connaissait, quoiqu’encore très jeune, le chemin sur le bout des doigts : les raccourcis, les sentiers et les passages « secrets » à travers les imposantes haies de cactus…. Il connaissait certains des habitants dont les demeures côtoyaient son chemin. Quelques-uns parmi eux étaient même liés à son père et à ses oncles maternels par une solide amitié. Cependant, il se refusait à la simple idée de se trouver dans l’obligation de leur demander un service fusse-t-il négligeable et insignifiant. Il s’imposait le devoir de se prendre en charge et de ne compter que sur lui-même. Cela faisait partie de son code d’honneur qui n’était pas à enfreindre sous aucun prétexte ! La hardiesse prend toujours racine dans l’ignorance, et le haut sens de la dignité a toujours un prix. Il ne tardera pas à s’en rendre compte.

C’est avec la fin des cours, vers midi, que commençait ce petit voyage de tous les risques. N’ayant pas droit au repas du midi le jour des « grandes sorties », il partait seul malgré la faim et un physique chétif, le petit sac de toile faisant fonction de cartable en bandoulière.    

***

Quittant le lycée qui se situe à l’extrémité Ouest du village, il se dirigeait vers l’Est, empruntant la rue principale qui traverse le village. C’était le même paysage morne et poussiéreux. Il n’y avait rien de particulier à découvrir. Arrivé à l’extrémité Est du village, il quittait l’espace urbain et suivait un chemin en terre battue, très peu fréquenté à cette heure de la journée, qui traversait un espace désert et plat couvert d’halophytes sur une longueur de trois kilomètres. En réalité, il s’agit d’une sebkha qui ceinturait le village au Nord et à l’Est.  Elle est exploitée comme pâturage par les éleveurs de dromadaires. Au tout début de ce chemin se trouvait une grande maison blanche entourée de grands eucalyptus. Des rumeurs circulaient qu’il s’y passait des choses louches ayant trait aux mœurs. De petites histoires insignifiantes qui, colportés de bouche à oreille, gagnaient en détails et en ampleur. Dès qu’il arrivait à hauteur de cette maison, son imagination de petit enfant et le souvenir de ces histoires éveillaient en lui deux sentiments contradictoires: la peur et la curiosité. Il pressait le pas de peur d’être attrapé par le « mal » qui parait-il habitait cette maison mais en même temps il ne pouvait s’interdire de jeter un regard insistant et curieux sur le lieu. Au fond, il se reprochait ce comportement qu’il considérait malsain. Avec le temps et n’ayant rien remarqué de louche, ses appréhensions finirent par se dissiper. Il se refusait même de prêter oreille aux racontars que certains de ses camarades ne cessaient de colporter à ce propos.

***

Par une des canicules d’Octobre – ce mois est réputé dans ces contrées par ses chaleurs extrêmes appelées par le commun du peuple « harraguiet » nécessaires dit-on pour faire murir les grenades- il prit comme d’habitude le chemin de la maison. La marche était toujours bien cadencée. Il avait appris à ménager ses efforts. Une marche forcée sous le soleil brulant ne ferait que le fatiguer mais une marche lente le fatiguerait encore plus. Il en avait fait l’expérience. Dans tous les cas, le trajet prenait entre trois et quatre heures et il n’arriverait chez lui que tard le soir. Le paysage, en partie monotone, rendait le trajet encore plus difficile à supporter mais il n’avait aucun choix. La partie la plus insupportable est toujours les quelques trois ou quatre kilomètres qui en faisaient le début. Comme quoi, les débuts en toutes choses sont toujours les plus difficiles à entamer. Pour dompter la peur qui le tourmentait durant les premiers kilomètres-  peur de la longueur du trajet, peur de la fatigue, peur de la soif mais aussi peur de risques indéterminés- il avait pris l’habitude d’appréhender le trajet en trois tranches distinctes. Cette approche de l’espace n’avait aucun rapport avec la distance ou le temps. Son seul critère était le niveau d’animation de l’espace à parcourir. La première et la troisième tranche étant désertes, étaient les plus pesantes à parcourir. La deuxième, quoique la plus longue couvrant presque les deux tiers du trajet, était la plus facile à parcourir puisqu’elle était « animée » et donc distrayante. L’espace y est émaillé d’habitations éparses, de vergers, de champs irrigués et de grandes étendues de cactus. Pour cette deuxième partie du trajet, il établissait aussi des repères clairs qui l’aidaient à mesurer la distance parcourue et la distance restante. Ses points de repère étaient les petits douars des Douali. Le territoire qu’il traversait appartenait dans sa totalité à cette entité tribale : les Douali.

***

Il fallait presque trois quart d’heure pour parcourir la première partie du trajet. Vers la fin de cette première partie et à l’approche du premier douar, la morphologie du relief et la structure du sol changeaient complètement. Un grand monticule sur lequel se dressaient les maisons en dur du premier douar, entourées de grands eucalyptus et de haies de cactus géant, dominait le paysage. On y accédait par le même chemin qui lui aussi changeait vers les cinq cents derniers mètres. Entouré de deux haies de cactus géant, il devenait sablonneux et remontait en pente de plus en plus forte en direction du douar. Le  sol sableux et la pente de plus en plus marquée rendaient la marche de plus en plus pénible par cette canicule. Aucun souffle de vent, rien que la chaleur, celle du soleil aux rayons presque verticaux à cette heure de la journée et celle du sable qui lui brulait les pieds et une sueur de plus en plus abondante qui lui brouillait la vision. Aux alentours, il n’y avait âme qui vive. C’était l’heure de la sieste. Entamant cette dernière partie, il fut surpris par des grognements de chiens qui se faisaient de plus en plus insistants. Marquant un moment d’arrêt, il releva la tête et regarda devant lui. A moins d’une cinquantaine de mètres, une petite horde de chiens était attroupée sur le côté droit de la piste à l’ombre de la gigantesque haie de cactus. Atterré, il s’arrêta net. Une douleur le prit au bas du ventre et ses jambes commencèrent à se dérober. Mourir déchiqueté par une horde de chiens : voilà ce qui l’attendait. Sa première réaction fût de chercher instinctivement un moyen de défense. Cependant, le sol étant sablonneux, il n’y avait même pas un caillou ! Les grognements continuèrent de plus belle. Certains chiens esquissèrent un mouvement qui présageait d’une attaque. Quant à lui, il était toujours à l’arrêt. Mais s’étant ressaisit, il réfléchissait à une issue. D’habitude une horde pareille se forme autour d’une charogne ou autour d’une femelle en chaleur. N’ayant senti ni l’odeur d’une charogne ni remarqué son existence, il réalisa qu’il s’agissait d’un « rassemblement d’amoureux » ! C’était encore plus dangereux. Ils pourraient faire preuve d’une grande férocité à moins qu’ils ne soient pas provoqués et que la femelle ne prenne pas part à l’attaque. C’était son unique chance pour sortir indemne de cette situation d’autant plus qu’il ne pouvait s’attendre, à cette heure de la journée, à aucun secours. Tout acte qui attesterait de sa peur lui serait dans ce cas précis fatal, il le savait bien. Rebrousser chemin, c’est-à-dire battre en retraite était extrêmement dangereux. Continuer son chemin calmement en évitant tout geste brusque était la seule issue possible quoique réellement dangereuse. Il décida de continuer son chemin tout en priant que la femelle ne bouge pas. Il réalisait, par expérience, que les chiens ne l’attaqueraient que si la femelle l’attaquait.  Ainsi et à ce moment précis, sa vie dépendait du « bon vouloir » d’une chienne en chaleur !

***

C’était- à son âge- la distance la plus longue qu’il eut à parcourir, la plus difficile et la plus pénible ! Un soleil de plomb, un sable brulant, une sueur abondante occasionnée à la fois par la peur et la chaleur et cette horde qui le guettait. Il ne pensait qu’à venir à bout des quelques dizaines de mètres qui le séparaient de la première maison du douar en haut du monticule. Il dépassa calmement la horde de chiens dont les grognements étaient toujours audibles, mais aucun d’entre eux ne quitta le groupe. Convaincus peut-être qu’il n’avait rien contre leur objet de convoitise, ils se désintéressaient de lui tout en le gardant sous surveillance. C’était son jour de chance ! Arrivé à presque une vingtaine de mètres du sommet du monticule, ayant acquis une distance de sécurité respectable, il prit ses pieds à son coup et piqua une course qui- la pente descendante aidant- le mit hors de la vue et de la portée de la horde de chiens. Pourtant il ne s’arrêta point. Il se sentait léger, ragaillardi et fier. Ne venait-il pas de surmonter l’insurmontable ? Il ne reprit sa marche habituelle qu’aux abords du deuxième douar. Par-delà ce douar, le paysage redevenait monotone, quelques vergers d’oliviers, quelques maisons en dur très éparses et toujours les étendues de cactus. Les terres salines et les halophytes regagnent du terrain au point de dominer complètement le paysage. C’était à nouveau un « no man’s land » pour la troisième et dernière partie du trajet. Dans cette partie, il fallait redoubler d’attention et ne suivre que les pistes sinueuses tracées par les troupeaux de moutons, de dromadaires ou de vaches. En effet, l’eau souterraine- de gout amer ou salin- affleurait par endroits créant de petites lagunes dangereuses puisque on en ignorait la profondeur. Elles sont généralement entourées de touffes très denses d’halophytes dont la hauteur peut dépasser par endroits la taille d’un jeune homme. Si l’on s’aventurait en dehors de ces pistes on risquait facilement de tomber dans l’une des nombreuses Nkoula (Nkayel au pluriel), une sorte de grand trou d’où l’eau souterraine affleurait à ras du sol donnant la fausse impression d’un terre-plein. Un autre risque, non moins grave quoique rare à cette heure de la journée, est de tomber sur un reptile venimeux entrain de flâner ou tapis dans une touffe dense au bord de la piste. Pour presque les deux derniers kilomètres, le sol plat redevenait sablonneux et une piste plus large traversait les champs qu’on préparait pour les labours de l’automne. Le paysage reprenait de l’animation. Des troupeaux de moutons et de dromadaires paissaient, les uns en plein dans les champs, les autres un peu plus loin sur les terres salines. Des fumées noires montaient des habitations, timidement, au ciel annonçant les préparatifs du repas du soir. L’air devenait plus mordant à mesure que le soleil se déplaçait vers l’Ouest. Il n’appréciait pas ces fins de journées automnales chargées de tristesse. Le changement de saison, les débuts trébuchants d’un nouveau cycle agricole fait de labour et de travaux harassants dans des conditions difficiles, couplés aux diverses difficultés de la vie impactaient le tempérament général. Le silence en était le signe le plus visible. La communication au sein des familles et entre voisins se réduisait à son expression la plus élémentaire : des bribes de mots, des regards et des gestes…

***

Arrivé à la maison, il avait l’habitude de ne trouver que sa mère et ses petites sœurs. Les salutations sont toutes simples, sans effusions. Rien que des regards, de petits gestes, des esquisses de sourires et un échange laconique mais tellement chargés d’émotions qu’il en avait la gorge nouée pour un moment. Cependant il dominait ses larmes. Il remit à ses sœurs les morceaux de chocolat et les biscuits qu’on lui donnait en guise de dessert à l’internat et dont il s’en privait afin de leur en faire cadeau. Un homme ne rentre jamais les mains vides à la maison, il était fidèle à ce principe. Son repas était prêt et bien chaud. Ignorant s’il rentrait ou non, sa mère avait l’habitude de le lui laisser de côté tous les Samedi. Pour savoir quand le mettre à chaud, elle passait l’après-midi à lorgner vers l’Ouest. Le terrain étant plat, elle pouvait l’apercevoir et le reconnaissait de loin. Tout en mangeant, il lui raconta sa mésaventure. Elle l’attira pour un bref moment vers elle et ses doigts farfouillèrent dans ses cheveux puis se leva d’un geste brusque vaquer à ses besognes. Il savait qu’elle pleurait en silence. Tard le soir, son père tenu au courant de cette mésaventure, commenta brièvement : « Tu t’es bien comporté mais… tu grandiras et tu oublieras !  Pour demain, tu prendras le bus pour retourner au lycée ».

Le meilleur des cadeaux dans ce monde, c’est une bonne mère et un bon père ! On en oublie tous les soucis.

Rassuré et heureux, il dormit cette nuit-là à poings fermés !

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Tunis 

15 Avril 2021

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